Assurance - Un coût pour rien

 

Assurance

Un coût pour rien

 

Les fournisseurs d’eau, les banques et les opérateurs de téléphonie proposent des assurances qui ne couvrent pas grand-chose. Illustrations.

 

 

Mais à quoi servent les contrats « plomberie » et « canalisations d’alimentation extérieures » des distributeurs d’eau ? «À couvrir les fuites», répondront spontanément ceux qui n’auront pas lu en détail la liste des exclusions. Elle laisse songeur.

Ainsi, le contrat « plomberie » à 8,29€ par mois de Doméo, prestataire de Veolia, garantit la tuyauterie, mais au sens strict : pas les joints, ni les robinets ni les radiateurs, ni les sanitaires. Et tout comme le contrat « canalisations » à 6,49€, il exclut la prise en charge des travaux de réfection des sols en cas d’intervention. S’il faut creuser une tranchée dans votre jardin pour réparer la fuite, la remise en état sera à votre charge (1). Par ailleurs, les canalisations de plus de 40mm de diamètre ne sont pas couvertes. Et si vous appelez en urgence un plombier non agréé, l’assurance ne fonctionne pas.

Autre clause assez surprenante chez Doméo-Veolia, «la vue du compteur qui tourne alors que tous les robinets sont fermés», ainsi que «la réception d’une facture anormalement élevée»ne sont pas des signaux d’alerte donnant droit à intervention pour recherche de fuite ! C’est écrit noir sur blanc, du moins dans tous les contrats conclus avant le 1er janvier 2013. À cette date, Doméo a revu ses conditions générales. Dans le cadre de la nouvelle assurance « réparations fuites » à 8,99€, le compteur tournant dans le vide est un signal d’alerte et les fuites sur les joints sont couvertes.

Les contrats de Suez, autre géant du duopole national de l’eau, sont un peu moins chers : 2,99€ le «pack standard », 7,99€ le « pack plus ». Mais eux non plus ne couvrent pas les travaux de réfection, ni les dégâts causés par une éventuelle fuite d’eau.

 

Des primes incluses à l’insu des clients

Pour placer des produits aussi mauvais, il faut sortir le grand jeu. Doméo annonce près de 40 millions de courriers envoyés chaque année aux abonnés Veolia pour tenter de les faire souscrire. L’assureur tire tous azimuts. Les témoignages que nous avons reçus montrent qu’il relance les abonnés trois, quatre, dix fois par an, y compris les locataires, alors que ce genre d’assurances est du ressort du propriétaire.

Des clients de Suez se plaignent d’avoir été enregistrés à leur insu. Le montant des primes est parfois inclus dans le prix de distribution de l’eau sans que le consommateur en soit averti. Pour lui éviter des tracas, sans doute.

Les propositions d’abonnement que nous avons consultées sont ambiguës. Doméo, le prestataire de Veolia, se présente sous l’appellation Veolia Habitat Services ou Générale des eaux services et tente visiblement d’assimiler ses courriers à des factures, sans doute pour laisser croire que la souscription de l’assurance est obligatoire. Ce n’est évidemment pas le cas.

L’intérêt de ces contrats spécifiques par rapport à une multirisque habitation de base a toujours été très faible.Il sera bientôt nul. Un décret entré en vigueur en septembre 2012 limite les facturations anormales en cas de fuite à deux fois la consommation habituelle. À compter du 1er juillet prochain, les services de distribution d’eau auront l’obligation de signaler à l’abonné une consommation inhabituelle par tout moyen et dans les plus brefs délais (voir encadré). Si vous avez souscrit une assurance Suez ou Veolia, résiliez-la à la première occasion. Les seuls perdants seront les assureurs.

Ces derniers réalisent des bénéfices importants grâce à une clientèle quasiment captive. Filiale du britannique Homeserve, Doméo compte 98 % d’abonnés Veolia parmi ses 890 000 clients français. Selon nos estimations, l’assurance « eau » lui rapporte chaque année 75 millions d’euros de cotisations, pour moins de 12 millions de travaux remboursés, soit un ratio extrêmement confortable de 15,7 % de frais de sinistre pour 100 euros de cotisations encaissées.

 

Faire souscrire en jouant sur la peur

Ce déséquilibre flagrant semble assez fréquent dans le domaine des petites assurances. Les couvertures contre la perte ou le vol des moyens de paiement ont probablement un ratio sinistre/cotisation voisin de 10 %. Les banques jouent sur la peur, comme s’il arrivait fréquemment que des pirates informatiques siphonnent des milliers d’euros sur un compte. En réalité, la perte maximale supportée par le client en cas de fraude au chèque ou à la carte bancaire est fixée à 150 € par une directive européenne. Et il faut vraiment commettre une énorme bourde (laisser en évidence son code à côté de sa carte, par exemple) pour que cette restriction soit levée.

Indice supplémentaire du dévoiement du système, les prix de ces assurances « pertes et vol des moyens de paiement » n’a aucun rapport avec l’évolution de la criminalité dans le temps ou l’espace. Entre 2009 et 2012, les faits de criminalité liés aux outils de paiement reculent de 30 %. Le prix moyen de l’assurance, lui, ne bouge pratiquement pas. Il passe de 25,80 € à 25 €. Et le tarif de chaque réseau est quasiment uniforme sur tout le territoire. Les clients de la BNP-Paribas ou de la Société générale payent le même prix, qu’ils habitent à Paris ou dans un département infiniment plus sûr comme l’Orne ou la Manche. La négation même du métier d’assureur, dont le savoir-faire est précisément de discriminer les tarifs en fonction des risques. En multirisques habitation et en assurance auto, les compagnies affinent depuis longtemps leurs grilles de prix par commune, et même par quartier dans les grandes villes.

L’assurance est par nature collective, puisqu’elle consiste à mutualiser le risque. Si un contrat est très ciblé ou peu diffusé, il y a de fortes probabilités qu’il se révèle trop cher ou alors truffé d’exclusions. Que Choisir l’a déjà vérifié pour l’assurance perte ou vol de téléphone, avec une étude détaillée dénonçant l’imposture des tarifs en 2012 par rapport à son utilité. Le constat vaut également pour l’assurance scolaire, l’assurance annulation de voyage, l’assurance soleil ou encore l’assurance neige. Dans ce dernier cas, par exemple, le contrat type concerne exclusivement les stations situées au-dessus de 1 200 mètres, en cas de fermeture de 50 % du domaine skiable. Compte tenu du taux d’équipement des stations d’altitude en canons à neige, cette situation ne se produit pratiquement jamais.

 

Les garanties inutiles se multiplient

Malheureusement pour le consommateur, la tendance est à la créativité depuis quelques années. Confrontés à la stagnation de leurs produits classiques, les assureurs explorent des niches, sans vraiment chercher à savoir si leurs innovations sont pertinentes. Le tout est qu’elles soient rentables. Et c’est souvent le cas. Sur ces niches, « le taux de commissionnement représente en moyenne 40 % de la prime et peut grimper jusqu’à 80 % », expliquait avec enthousiasme un expert dans le quotidien économique Les Échos du 20 août 2012 (2). Pour 50 €, il est désormais possible de souscrire une assurance santé (bourrée de franchises, d’exclusions et de plafonds) au bénéfice de son animal de compagnie, ou de se couvrir contre une annulation de mariage. À quand une assurance contre les assurances inutiles ?

 

Fuite d’eau : fini les factures astronomiques

À compter du 1er juillet 2013, dès qu’il constatera une consommation d’eau anormale de son abonné, le service de l’eau devra rapidement informer ce dernier et au plus tard avec la facture (JO du 26/9/12). Prévenu, le client aura un mois pour localiser la fuite et présenter l’attestation de la société de plomberie ayant réparé la canalisation. Le montant de la facture d’eau ne pourra excéder le double de la consommation habituelle. Si la fuite demeure indétectable, l’abonné pourra demander une vérification du compteur. Il n’aura rien à payer au titre de la ­surconsommation s’il s’agit d’un ­dysfonctionnement. Par ailleurs, le volume surconsommé facturé n’entrera plus dans le calcul de la redevance assainissement. Ce décret ne concerne pas les fuites des appareils domestiques (chasse d’eau, lave-linge…).

 

 

(1) Le compteur et tout ce qui se trouve en amont est propriété du distributeur, qui assume les réparations. Si vous avez un grand terrain et que le compteur est dans votre maison, vous n’avez pas à payer une intervention sur la canalisation qui traverse le jardin.
(2) « Assureurs et courtiers rivalisent d’imagination pour développer des marchés de niche », citation de Cyrille ­Chartier-Kastler, président de Facts & Figures
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Erwan Seznec avec Maxime Chipoy